Concert Disiz à Terville le 10 novembre 2017

Zoom sur l'artiste

Plus d'infos sur le concert Disiz à Terville

Disiz la Peste il y a 15 ans a sorti Poisson Rouge son premier disque alors que débutait le nouveau millénaire porté par le tube Je Pete Les Plombs. C'est un artiste qui tant bien que mal n'a jamais accepté d'être catalogué.

Après sa trilogie entamée en 2012, "Lucide", "Extra-Lucide" et "Transe-Lucide". Après "Rap Machine", sorte de retour aux sources sans fioriture sorti en 2015 , Disiz a travaillé sur son disque le plus ambitieux. Un disque inclassable, déroutant, viral, généreux, sûr de lui, même de ses failles les plus intimes.

PACIFIQUE.

"Pacifique" est un disque populaire, oui, dans son sens le plus noble. Il raconte des choses de la vie, il égrène des sentiments du quotidien. Ici, le rap, l'électro, la pop, même le zouk, fusionnent pour accoucher d'un style unique, qui n'a pas besoin de nom. Il a pris des cours de piano, de chant, pour ce disque, et s'est décomplexé de ce que l'artiste M appelle le complexe du Korn Flakes, celui d'être constamment en référence pour s'autoriser à créer en fonction du curseur américain. Il veut sonner d'abord comme lui. Il a raison et il a réussi. Il a travaillé pendant de mois et de mois afin de trouver avec son méticuleux ingénieur du son Charles Debouit, ses propres effets bien à lui. Pour le fond dit-il "J'ai assumé mes faiblesses. Je veux dire par là que j'ai toujours essayé de faire de mes faiblesses ma force. Mes faiblesses? La vulnérabilité, la fragilité, la sensibilité... En tant que mec de quartier, ce sont des mots qui sont un petit peu tabou, parce que tout de suite, on va dire que t'es suspect (rires)..." Il en faut du courage pour se détacher de la meute et il n'en manque assurément pas. C'est aussi peut-être pour ça que son disque dévoile quelque chose de tout à fait libéré, décomplexé, jubilatoire. Ces nouvelles chansons, il est allé un matin à l'Olympia pour les écouter, seul, sur la scène, dans le noir. Et choisir. C'est un disque pour tous, pour ceux qui le suivent depuis ses débuts comme pour ceux qui ne le connaissent pas. C'est un disque qui possède le pouvoir de réveiller les ardeurs et qui ne fuit pas la mélancolie, un disque qui traite et prend comme matière les sujets fondamentaux, la vie, la mort, l'amour, la foi, le désir. Enregistré en trois endroits, chez lui, à Évry, à Maison Alfort et aux Studios de la Seine, il a réalisé son disque tout seul. Accompagné de quelques autres: Shady, un Suisse, Dabeull, Loïc alias Louis D, un ami d'enfance, qui l'a aidé sur les arrangements et puis, comme un rendez-vous artistique par deux fois avortés, il a travaillé avec Paul Van Haver dit Stromae. Comment ? Très simplement.

Paul Van Haver

Retour en 2003, Disiz travaille sur son 2e album (Jeu de Société) avec Ozan des Street Fabulous, des compositeurs Belges. Ce dernier dit à Disiz qu'un jeune rappeur Belge apprécie son travail. Disiz va voir un de ses clips. Il s'agit d'un des premiers morceaux de Stromae de l'époque où il rappait encore. Disiz demande son numéro et l'appelle pour lui dire que c'est vraiment bien. Il sera l'un des premiers à avoir encouragé le déjà génie et futur monstre de la musique. Retour en 2017, Disiz vient de sortir Autre Espèce le premier extrait officiel de PACIFIQUE. Il reçoit un message de Paul quelques semaines après: « Quel clip ! Quelles mélodies de malade...! », effet miroir du temps, les mêmes encouragement une décennie plus tard. Disiz devait rendre ses bandes, sur un coup de tête, il envoie un sms à Paul: « Paul je rends mon mastering la semaine prochaine, j'aimerai qu'on travaille sur un titre ensemble... ». Ils en feront deux. Splash, le second single de l'album avec son clip hypnotique et fascinant et le sublime futur tube Compliqué. Le tour de force de Disiz en travaillant avec Stromae est que l'on sent dans leurs titres, deux univers forts qui se mélangent sans s'éteindre l'un l'autre.

Ca va aller

Ca Va Aller est la première chanson que Disiz a conçu pour l'album. Elle affiche une simplicité formidable, comme un geste affectif simple et naturel. Presque un miracle pour Disiz, qui a toujours aimé étoffer les choses, par peur d'être mal compris « Je ne voulais plus être trop explicatif dans mes textes et laisser plus de place à l'interprétation de l'auditeur, je pense que quand on explique trop au final on tue le charme... » . Là, il chante, il prend par la main, il ne manque rien à cette balade de néons, aux nappes de songes. Cette chanson est constitutive de Pacifique, non seulement c'est la toute première, mais elle a été au centre de beaucoup de rebondissements tout au long de la trajectoire de l'album. Fallait-il garder une chanson si éloignée de la conception que l'on a du rap ? Fallait-il la mélanger à d'autres sonorités plus « urbaines » (Disiz déteste ce mot ndlr). Il a tranché. Ca va aller est comme il le désirait. Un titre aux sonorités deep house, avec es emprunts de ce qu'il écoutait en parallèle du rap des années 90 son coup de foudre adolescent. Il cite Massive Attack et leur magistral track « Unfinished Sympathy » et le « Missing » de Everything But The Girl.

A Petit Feu, Menteur, Menteuse, racontent le désenchantement de l'amour actuel et des relations sentimentales chamboulées par internet, un thème cher à Disiz. Il y a Pilou à la guitare et à la basse, et à la batterie sur certains titres, il y a Manu Dyens. "Je voulais surtout une cohérence, vu la diversité des ambiances. Et un album, ce n'est pas une compilation. Il doit se tenir! C'est la première fois que je compose autant sur un disque" complète-t-il. Quand les sentiments se laissent tatouer un code-barre, pour le pire. La Fille De La Piscine, Carré Bleu, illustrent l'une des caractéristiques pour laquelle on reconnait Disiz, le raconter d'histoires, la maitrise totale du Story Telling. Avec Poisson Etrange, Disiz dépasse le pur story telling pour raconter le monde tel qu'il le voit, tel qu'il le peindrait s'il était impressionniste. Quel est cet étrange poisson ? « Petit Aylan mon bébé tu as tort, tu es né du mauvais côté de l'enfer du décor... » Billie Holiday chantait en 1939 ces Strange Fruits, ces noirs pendus aux arbres du sud des Etats-Unis, Disiz chante Aylan, bébé réfugié Syrien, ce poisson étrange échoué sur une plage en 2015. ADN a le piano triste et dévoile un Disiz qui ne se cache pas: "Si je m'étais laissé aller, je n'aurais fait que des morceaux comme ça dans le disque. Mais je ne me suis pas laissé aller (sourire). Je ne ne voulais pas non plus trop me complaire dans ma mélancolie" dit-il. Il faut écouter ces paroles, et les écouter encore et encore. Elles disent beaucoup. Disiz s'amuse avec les styles et les significations pour mieux se faire entendre. Passage Secret (Soma) évoque un autre thème important pour lui, le rapport aux addictions. Soma fait référence à cette drogue que prennent les Alpha Plus dans Le Meilleur Des Mondes, le roman prophétique d'Aldous Huxley, pour ne pas voir le monde synthétique et crasse dans lequel ils vivent tout en haut de l'échelle, loin des Epsilon Moins. Ne vivons-nous pas nous aussi dans ce monde ?

« Vas-y donne-moi une dose steuplait, rappe un peu Disiz » supplie un crakhead sur une plage de Los Angeles dans l'intro de Meulé-Meulé. Ok ! Dans le puissant et catégorique L.U.T.T.E et le cinématographique Watcha, Disiz démontre à quel point le rap est un jeu d'enfant pour lui. Autre Espèce et ses notes qui rappellent la musique du film Rencontre du Troisième Type de Spielberg, est une nouvelle fois l'occasion pour Disiz de refuser d'être ettiqueté, étouffé, encadré, limité. Il est l'alien, l'étranger, celui qui ne rentre pas dans une case, qu'on ne parvient pas à identifier et classer. Bien stupide serait de penser que dans Autre Espèce parle du rap, oh non, Disiz chante une tristesse et un décalage avec l'histoire contemporaine avec un grand H. Qu'Ils ont de la Chance débute par une guitare acoustique avant d'opter pour une pop électro dépouillée, où Disiz est au centre, sa respiration presque palpable. Ca parle de la mort (première fois que Disiz s'y colle) avec une dignité et une délicatesse à chialer. Vibe revient à la vie et aux corps, quand ils acceptent de se mêler. Sensualité. Auto Dance sample Coldplay, évoque Tolstoï et c'est Disiz qui danse seul dans son salon, apaisé, bien là où il est.

Alain Souchon

Quand Je Serai Chaos. Disiz a toujours dit qu'il aimait les chansons d'Alain Souchon. « J'aime trop La Balade de Jim. Jamais Content, ça c'est bien moi lol. Je pourrais écrire cette chanson, quasiment exactement pareil aujourd'hui, (rires) » Alors il a demandé a reprendre Quand je serai K-O et Mr Souchon et les siens ont accepté. Disiz jubilait. Il y évoque, comme souvent avec les textes de Disiz, a travers plusieurs angles et plusieurs espaces entre les lignes, la mécanique des lois du marché qui met des « dates de péremption » sur les êtres humains. « Je me suis inspiré également pour le texte d'Une Tranche de Bifteck, une nouvelle de Jack London, qui raconte le combat d'un champion du monde de boxe contre un jeune outsider » Et lui Disiz, quand le sera-t-il K-O ?

Il aurait pu avec ce disque. Un disque qui a été très dur à mener à terme. Tant la proposition était audacieuse. « Je l'ai appelé Pacifique mais vu sa conception, vu toutes les montagnes qu'il a fallu gravir, j'aurai pu l'appeler War ou Lutte (rires) »

Disiz vient d'écrire un disque important pour la suite. Parce qu'il dépasse les habitudes, les conforts, les certitudes. Parce qu'il accepte de regarder l'autre dans toute sa complexité. PACIFIQUE est la carte d'identité d'un homme pas dupe, pas rangé, pas fixé. Un homme qui ne se contentera pas du nihilisme contemporain. Et qui sait que les plus grands déserts n'ont pas besoin de sable pour exister.